Page 44 - Mémoires et Traditions
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                   Ses mérites et son dévouement total sont alors reconnus par le Consistoire central lorsque le 30 mai 1958 le grand rabbin de France Jacob Kaplan lui décerne le titre de ‘haver ou Compagnon de la Torah qui « ne s’accorde ni trêve ni repos » et « consacre son activité bénie par Dieu aux plus hautes institutions de notre Communauté89. » La décolonisation mais aussi les conséquences du conflit israélo-arabe dans les pays musulmans vont permettre au temple Buffault de fidéliser de nouveaux venus. À partir de 1956, des Egyptiens et des Marocains s’installent dans le neuvième arrondissement de la capitale et, tout naturellement, rejoignent le temple.
Il faut cependant attendre l’indépendance de l’Algérie pour que le temple Buffault retrouve une énergie jusqu’alors inconnue. En effet, au cours de l’été 1962, plus de 110 000 Juifs quittent l’Algérie et près de 30% d’entre eux s’installent dans la région parisienne90. Conformément à sa vocation de réunir tous les Séfarades, la commission administrative du temple développe tous les moyens pour accueillir les familles. En l’espace d’une année, la communauté est devenue majoritairement algérienne même si la tradition, sévèrement respectée par Edmond-Maurice Lévy et par le rabbin Bauer, demeure toujours portugaise. Au cours des décennies suivantes, de nouvelles migrations viennent enrichir la communauté qui devient ainsi le premier lieu de rassemblement du monde séfarade.
Désormais, la jeunesse participe aux activités, le talmud Torah se développe et les mariages sont réguliers. Suite à la guerre des Six-Jours (juin 1967) et à celle de Kippour
(octobre 1973), des Tunisiens et des Libanais s’y installent. Une autre forme de judéité apparaît alors avec les Juifs d’Afrique du Nord. Davantage attachés à la tradition, plus rigoureux religieusement et plus sionistes, ils se distinguent ainsi de leurs coreligionnaires qui se définissent encore comme des israélites français91. La guerre des Six-Jours et les craintes qu’elle génère dans les esprits puis la fameuse déclaration du général de Gaulle : « un peuple sûr de lui-même et dominateur », entraine une prise de conscience nouvelle.
Si la société française se transforme considérablement sous la Cinquième République, il en est aussi de la communauté pour qui l’existence menacée de l’Etat d’Israël devient un dénominateur commun. Si l’antisémitisme semble être silencieux, il est relayé par l’antisionisme. Chaque guerre israélo-arabe provoque soudainement des dérives antisémites. Les Juifs sont alors sensibles à de telles manifestations. Au fil des années, l’Etat d’Israël mais aussi le souvenir de la Shoah deviennent des composantes de l’identité juive même si les avis peuvent varier selon les individus et leurs liens avec la communauté. Néanmoins, les temps sont à la fois à la contestation et à la revendication. L’impact de mai 1968 est toujours présent et durable dans les esprits et concerne aussi le judaïsme. Ainsi, dès 1971, profitant peut- être de la disparition d’Edmond-Maurice Lévy, des fidèles exigent la modification du rite au temple Buffault sous prétexte que les Algériens sont majoritaires. La commission administrative donne aussitôt mission au président Marcel Mayer « de considérer le respect de ce rite et son intangibilité, comme préalable à toute discussion92. »
Edmond-Maurice Lévy (1878 - 1971) et le rabbin Paul Bauer (1902 - 1985)
vers 1960.
Cliché Riss-Photo.
89 - Collection particulière Edmond Lévy.
90 - Colette Zytnicki,
« L’accueil des Juifs d’Afrique du Nord par les institutions communautaires. »,
Archives Juives, n° 31/2, 2e semestre 1998,
p. 95-109.
91 - Michel Abitbol,
« La Cinquième République et l’accueil des Juifs d’Afrique du Nord. »,
Les Juifs de France de la Révolution française à
nos jours, sous la direction de Jean-Jacques Becker
et Annette Wieviorka, Paris, Liana Lévi, 1998, p. 287-327. 92 - Archives du Temple Buffault, procès-verbal
du 22 juin 1971.
       Le temple Buffault après les événements de 1967.
Cliché Jacques Zelter.
Marcel Mayer (2e à droite), président du temple Buffault.
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